L’euro a suscité dès l’origine des critiques portant sur sa logique politique, sa cohérence institutionnelle et ses effets économiques. Pour Jacques Sapir, Vincent Brousseau et Charles-Henri Gallois, la monnaie unique n’est pas un simple instrument technique : elle impose une architecture qui avantage certaines économies et en fragilise d’autres.

Une critique française de l’euro

Jacques Sapir part du constat que la monnaie unique prive la France d’un instrument majeur d’ajustement macroéconomique : le taux de change. Or les structures productives et les trajectoires de compétitivité divergent fortement entre les pays membres. Selon lui, cette rigidité a contribué à la désindustrialisation, à la dégradation du commerce extérieur et à l’enfermement de la politique économique française dans une logique déflationniste.

Vincent Brousseau développe une critique plus technique et institutionnelle, nourrie par ses quinze années passées à la Banque centrale européenne. Il présente l’euro non comme une monnaie totalement unifiée, mais comme un système reposant sur plusieurs banques centrales nationales qui acceptent mutuellement leurs passifs à parité fixe. L’édifice devient alors vulnérable lorsque les flux entre pays restent durablement asymétriques.

Charles-Henri Gallois centre davantage son analyse sur l’économie française. Il souligne que l’euro interdit les ajustements monétaires dont une économie affaiblie industriellement pourrait avoir besoin, tout en plaçant la France dans un cadre plus favorable à des économies très compétitives, notamment l’Allemagne.

Ce que sont les soldes TARGET2

TARGET2 est l’infrastructure de paiement de l’Eurosystème qui enregistre et règle les transferts transfrontaliers de monnaie de banque centrale. Lorsqu’un dépôt ou un capital est transféré d’un pays A vers un pays B, une dette TARGET2 apparaît au bilan de la banque centrale du pays d’origine et une créance au bilan de celle du pays de destination.

Les soldes TARGET2 sont l’empreinte comptable des flux monétaires entre les différentes composantes nationales de la zone euro.

Dans une union monétaire pleinement homogène, ces soldes pourraient rester limités ou se résorber. Brousseau estime au contraire que leur accumulation révèle des flux durablement asymétriques et des tensions structurelles. Il relevait notamment l’augmentation rapide des créances de la Bundesbank après 2008, sans mécanisme politique clair de compensation ou de retour à l’équilibre.

Pourquoi TARGET2 devient central

L’originalité de Brousseau est d’avoir placé TARGET2 au cœur de la critique de l’euro. Selon lui, l’union monétaire fonctionne tant que les banques centrales nationales acceptent sans limite d’échanger leurs créances les unes contre les autres à un pour un. Si une banque centrale créancière cherchait à limiter son exposition, l’égalité pratique entre les euros émis dans différents pays pourrait être remise en cause.

Il cite à ce titre les discussions autour d’une meilleure garantie des créances TARGET2. Si une banque centrale débitrice devait fournir un collatéral qu’elle ne possède pas, certains transferts pourraient être bloqués. La fracture économique deviendrait alors une fracture monétaire visible.

Cette lecture relie les trois critiques : les déséquilibres productifs et commerciaux alimentent des flux financiers asymétriques ; ces flux gonflent les soldes TARGET2 ; et ces soldes matérialisent au cœur du système l’adaptation inégale des économies nationales à l’euro.

Sapir : l’euro comme contrainte macroéconomique

Pour Sapir, le problème fondamental réside dans l’écart entre une monnaie unique et l’hétérogénéité réelle des économies européennes. La France serait insérée dans un cadre monétaire mal adapté à sa structure productive, à son appareil industriel et à sa trajectoire de compétitivité.

Les soldes TARGET2 ne sont pas la cause première de cette difficulté, mais l’un de ses symptômes. Avant l’euro, une perte de compétitivité pouvait entraîner une correction du taux de change. Dans la monnaie unique, l’ajustement passe davantage par la compression salariale, la baisse de la demande interne ou l’endettement, avec des coûts sociaux et politiques plus importants.

Gallois : l’euro et le décrochage français

Gallois met l’accent sur les effets concrets de la monnaie unique sur l’industrie, l’emploi productif et la capacité d’une nation à défendre sa base économique. Dans sa lecture, l’euro agit comme une monnaie trop forte pour la structure productive française, ce qui complique la réindustrialisation et favorise les ajustements internes douloureux.

Le lien avec TARGET2 est indirect mais décisif : lorsque la compétitivité se dégrade et que les flux de capitaux se réorientent durablement, les soldes du système deviennent l’empreinte comptable d’un décrochage plus profond. La mécanique monétaire décrite par Brousseau rejoint ainsi la question de souveraineté productive soulevée par Gallois.

Trois critiques, une même logique

Ces trois approches convergent sur trois idées majeures :

  • L’euro n’est pas neutre : une même monnaie produit des effets différents selon les structures économiques nationales.
  • La France supporterait un coût particulier : sa moindre compétitivité relative, sa désindustrialisation et l’impossibilité d’ajuster sa monnaie réduisent ses marges de manœuvre.
  • TARGET2 n’est pas un détail technique : ses soldes révèlent les fractures profondes de la zone euro et pourraient signaler une rupture pratique avant même une rupture juridique.

Pourquoi ce débat reste important

Ces analyses sont contestées par les défenseurs de la monnaie unique, qui considèrent notamment les soldes TARGET2 comme le fonctionnement normal d’un système de paiement intégré et non comme des dettes exigibles ordinaires. Elles obligent néanmoins à poser une question essentielle :

Une union monétaire peut-elle durer lorsque ses déséquilibres se lisent dans l’industrie, les balances extérieures, les trajectoires sociales et jusque dans son système interne de paiement ?

Sapir insiste sur la cohérence macroéconomique, Brousseau sur la mécanique monétaire et Gallois sur le tissu productif français. Ensemble, ils proposent une critique structurée des coûts économiques et politiques de la monnaie unique.

La politique monétaire doit pouvoir répondre aux besoins de la France.

SOUVERAINETÉ défend un débat démocratique complet sur l’euro, ses coûts et les alternatives permettant de restaurer nos marges de décision.

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