En septembre 2013, Jacques Sapir et Philippe Murer, avec la contribution de Cédric Durand, publiaient pour la Fondation Res Publica une étude ambitieuse : Les scenarii de dissolution de l’euro. Loin de se limiter à un plaidoyer pour la sortie de la monnaie unique, ils proposaient une véritable simulation des conséquences économiques d’une fin de la zone euro, selon plusieurs hypothèses de coopération et plusieurs choix de politique économique pour la France.
Leur mérite est d’avoir posé une question que le débat officiel refusait alors d’aborder : une dissolution de l’euro serait-elle nécessairement une catastrophe ? Leur réponse est nuancée : tout dépend des conditions de la sortie, de la coordination entre États et, surtout, de la politique économique menée ensuite.
📄 Étude complète en ligne : https://fondation-res-publica.org/2013/09/02/les-scenarii-de-dissolution-de-leuro/
📄 PDF de l’étude : http://gesd.free.fr/sapirscenar.pdf
Une critique structurelle de l’euro
Le point de départ de Sapir et Murer est que la zone euro n’a jamais constitué une « zone monétaire optimale ». Elle réunit des économies aux structures productives, aux niveaux de développement, aux systèmes salariaux et aux spécialisations industrielles très différents, sans disposer d’un gouvernement économique ni de transferts budgétaires massifs capables de compenser ces écarts.
Les auteurs estiment que la monnaie unique a favorisé la divergence plutôt que la convergence. L’Allemagne, grâce à une politique salariale contenue et à une forte compétitivité industrielle, a accumulé des excédents commerciaux, tandis que la France, l’Italie, l’Espagne ou le Portugal ont subi une perte de compétitivité et un mouvement de désindustrialisation.
Pour la France, leur diagnostic est particulièrement net : l’euro aurait accentué la surévaluation de la monnaie, fragilisé l’industrie et contribué au recul du pays dans le commerce mondial. Ils soulignent que la part française dans les exportations mondiales était passée de 5,1% en 2002 à 3,8% au moment de l’étude.
Neuf scénarios, une méthode
L’originalité de l’étude réside dans sa méthode. Sapir et Murer ne raisonnent pas sur un unique « choc de sortie », mais construisent neuf trajectoires. Ils croisent trois hypothèses de dissolution avec trois orientations économiques françaises.
Les trois hypothèses monétaires sont :
- une dissolution contrôlée, avec coordination entre banques centrales et ministères des Finances, contrôle des capitaux et taux de change ciblés ;
- une scission en « deux euros » opposant un euro du Nord et un euro du Sud ;
- une dissolution non contrôlée, plus brutale, sans coordination initiale.
À chaque hypothèse, ils confrontent trois politiques : une orientation favorable à la consommation, une orientation favorable à l’investissement productif, et une politique de réduction rapide des déficits. Cette grille permet d’éviter la caricature d’une sortie de l’euro réduite à un seul scénario apocalyptique.
L’investissement plutôt que l’austérité
Le résultat central de l’étude est sans ambiguïté : dans les neuf trajectoires examinées, l’option « pro-investissement » donne les meilleurs résultats pour la France. À l’inverse, la réduction rapide des déficits apparaît comme la stratégie la moins efficace, car elle affaiblit la croissance et dégrade mécaniquement le ratio dette/PIB.
Les auteurs estiment qu’une dissolution accompagnée d’une politique d’investissement pourrait produire une croissance forte sur les premières années, soutenue par la dépréciation du franc, l’amélioration de la balance commerciale, la relocalisation d’activités et le redémarrage industriel. Ils chiffrent un effet particulièrement favorable pour le secteur manufacturier, dont la croissance pourrait atteindre 1,5 à 2 fois celle du PIB.
Leur conclusion est donc politique autant qu’économique : la sortie de l’euro ne serait bénéfique que si elle s’accompagnait d’un volontarisme industriel et investisseur. Une sortie suivie d’austérité serait, selon eux, la pire combinaison.
Une monnaie commune plutôt qu’un chaos
Contrairement à une lecture simplificatrice, l’étude ne se réduit pas à un appel à la dissolution. Sapir et Murer envisagent également une reconstruction monétaire européenne fondée sur une monnaie commune, venant s’ajouter aux monnaies nationales.
Dans ce schéma, chaque pays retrouverait une monnaie nationale et la possibilité d’ajuster son taux de change, tandis qu’une monnaie commune pourrait servir aux échanges, aux réserves et à certaines fonctions européennes. L’objectif serait de conserver une coordination européenne, sans imposer une politique monétaire unique à des économies structurellement hétérogènes.
C’est peut-être l’apport le plus important de l’étude : elle déplace le débat. La question n’est pas seulement « rester ou sortir », mais comment réorganiser la monnaie européenne pour rendre possibles les ajustements économiques et préserver la souveraineté des peuples.
Des risques assumés
L’étude ne présente pas la dissolution comme une opération sans coût. Sapir et Murer examinent les conséquences pour les banques, les assurances, les chaînes de valeur industrielles et le système monétaire international. Pour la France, ils évaluent le coût pour le secteur bancaire entre 3,5 et 5,5 milliards d’euros selon les scénarios, tout en soulignant que des mécanismes de contrôle des capitaux et de coordination seraient indispensables.
La Fondation Res Publica elle-même précisait que la publication de l’étude ne signifiait pas l’adhésion à toutes ses conclusions, mais qu’elle visait à nourrir un débat pluraliste sur une question décisive pour l’avenir de la France et de l’Europe.
La crise iranienne : l’euro face au réel
Les événements actuels liés à la guerre en Iran donnent une actualité nouvelle à l’analyse de Jacques Sapir et Philippe Murer. La perturbation du détroit d’Ormuz, la flambée des prix du pétrole, du gaz et du diesel, ainsi que la pression sur les chaînes d’approvisionnement frappent directement l’économie européenne. La Commission européenne a évoqué un surcoût d’environ 100 milliards d’euros pour les importations européennes de combustibles fossiles depuis le début de la crise, tandis que les dirigeants européens restent divisés sur les mesures à prendre.
Dans ce contexte, l’argument de Sapir et Murer retrouve toute sa force : une monnaie unique ne protège pas contre les chocs extérieurs lorsqu’elle s’accompagne d’une dépendance énergétique, industrielle et stratégique. Au contraire, elle prive les États d’une partie de leurs marges de manœuvre pour protéger leur production, soutenir leurs entreprises, maîtriser l’inflation ou orienter leur politique économique.
La crise montre également les limites d’une réponse strictement européenne. Les Vingt-Sept peinent à s’accorder sur une stratégie commune face à la hausse des prix de l’énergie, alors même que les conséquences sont immédiates pour les ménages, les transporteurs, l’agriculture et l’industrie. Pour les partisans d’une sortie de l’euro, cette paralysie démontre qu’une souveraineté monétaire retrouvée serait nécessaire pour permettre à la France de défendre plus efficacement ses intérêts nationaux.
🔗 Crise énergétique européenne liée à la guerre en Iran : https://www.lefigaro.fr/economie/c-est-l-un-des-sujets-les-plus-difficiles-les-pistes-de-l-union-europeenne-pour-attenuer-le-choc-energetique-cree-par-la-guerre-en-iran-20261014
🔗 Divisions européennes face aux prix de l’énergie : https://www.lemonde.fr/en/economy/article/2026/10/16/eu-struggles-to-agree-on-fuel-energy-price-cuts-leaving-its-economy-in-peril_6758671_19.html
🔗 Impact sur les marchés énergétiques européens : https://www.bruegel.org/first-glance/how-will-iran-conflict-hit-european-energy-markets
Pourquoi cette étude reste importante
Douze ans après, l’étude de Sapir et Murer conserve une valeur particulière. Elle a eu le courage méthodologique de chiffrer ce que beaucoup présentaient comme impensable, et l’honnêteté intellectuelle de distinguer plusieurs scénarios plutôt que d’opposer un euro idéalisé à une sortie cauchemardesque.
Son message central demeure : une monnaie unique sans transferts suffisants, sans ajustement des changes et sans politique industrielle commune produit des déséquilibres durables. Si l’on refuse la fédération économique et budgétaire, alors il faut envisager sérieusement une autre architecture monétaire — fondée sur des monnaies nationales coordonnées et une monnaie commune.
L’euro n’est pas une fatalité. La vraie question est de savoir si l’Europe peut se permettre une monnaie qui interdit l’ajustement, affaiblit l’industrie et transfère la décision économique hors de portée démocratique.
