Un vendredi d'octobre
Un professeur, simplement
Samuel Paty n'était ni un militant ni un provocateur. Ceux qui l'ont connu décrivent un enseignant consciencieux, discret, attaché à préparer ses cours avec soin. Il croyait que l'école sert à donner aux enfants les outils pour comprendre le monde, y compris ce qui les dérange.
Début octobre 2020, dans le cadre de l'enseignement moral et civique, il consacre un cours à la liberté d'expression. Le procès des attentats de janvier 2015 vient de s'ouvrir ; le sujet est au programme et dans l'actualité. Pour illustrer le débat, il montre des caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo. Par délicatesse, il propose aux élèves qui craindraient d'être heurtés de détourner le regard ou de sortir un instant.
Ce geste de prévenance sera retourné contre lui. C'est peut-être le plus cruel de l'histoire : ce qu'il avait conçu comme une attention a été transformé en preuve d'une prétendue discrimination.
Son courage n'était pas spectaculaire. C'était le courage ordinaire de ceux qui font leur travail jusqu'au bout, sans renoncer à enseigner ce qui fâche. Un courage que l'on demande chaque jour à des centaines de milliers d'enseignants.
Dix jours d'engrenage
Tout part d'un mensonge. Une collégienne, qui n'avait pas assisté au cours, raconte à ses parents que le professeur a demandé aux élèves musulmans de quitter la classe. Elle cherche alors à dissimuler une exclusion pour indiscipline.
Son père, Brahim Chnina, diffuse des vidéos accusant nommément l'enseignant et appelle à le faire renvoyer. Le militant islamiste Abdelhakim Sefrioui l'accompagne au collège et amplifie la campagne. En quelques jours, le nom de Samuel Paty et celui de son établissement circulent sur les réseaux sociaux. Ce que les juges qualifieront plus tard de véritable « fatwa numérique » est lancée.
Anzorov, qui vit à Évreux, n'a aucun lien avec le collège. Il découvre l'affaire en ligne. Le jour du crime, il paie des collégiens pour qu'ils lui désignent le professeur à la sortie des cours. Le mensonge d'une enfant, la colère d'un père, l'idéologie d'un prédicateur et la violence d'un fanatique se sont additionnés en dix jours.
Tous, pourtant, ne sont pas tombés dans le piège. Des élèves de ses classes ont défendu leur professeur, assurant qu'il n'était pas raciste et que son cours n'avait rien de discriminatoire. Une mère d'élève, Karine, a pris publiquement sa défense en ligne dès qu'elle a vu la vidéo du père ; elle a essuyé des commentaires virulents et vit depuis avec le sentiment de n'avoir pas pu le sauver. Après sa mort, des responsables musulmans, comme le recteur de la mosquée de Lyon, Kamel Kabtane, ont rappelé qu'il avait été respectueux et qu'il était dans son droit. Ces voix rappellent que la haine n'a jamais parlé au nom de tous les parents, ni de tous les croyants.
Un serviteur laissé seul
Samuel Paty n'a pas été tué par surprise. Pendant dix jours, la menace était connue. Des agents de l'Éducation nationale et du renseignement territorial des Yvelines savaient qu'une campagne virulente visait son cours. Lui-même s'inquiétait au point de modifier son trajet. Pourtant, il n'a bénéficié d'aucune protection.
Plutôt que de faire bloc derrière lui, l'institution a d'abord cherché l'apaisement. On a reçu les plaignants, on a examiné le cours, on a laissé planer l'idée qu'il avait peut-être commis une « maladresse ». Certains collègues ont pris leurs distances. Il a dû déposer plainte lui-même pour diffamation. Ce réflexe porte un nom bien connu des enseignants : le « pas de vagues ». Il consiste à traiter un professeur menacé comme un problème à régler plutôt que comme un agent public à défendre.
C'est ce que dénonce une partie de sa famille. En avril 2022, dix de ses proches ont porté plainte pour non-assistance à personne en péril et non-empêchement de crime, visant des agents des ministères de l'Intérieur et de l'Éducation nationale. Selon eux, la principale, les enseignants et Samuel Paty avaient identifié une menace grave dès le 8 octobre. Une protection minimale, un ou deux policiers, aurait pu le sauver. En 2024, sa sœur a en outre saisi la justice administrative pour faire reconnaître la responsabilité de l'État.
La République lui a rendu un hommage national, l'a décoré, a donné son nom à des écoles et à son propre collège. Ces honneurs sont mérités. Mais ils ne répondent pas à la question que pose sa famille : pourquoi un fonctionnaire menacé pour avoir appliqué les programmes de l'État a-t-il dû rentrer seul chez lui ce soir-là ?
Par honnêteté, il faut aussi dire que tous ses proches ne partagent pas ce jugement. Son ancienne compagne, mère de son fils, ne s'est pas associée à la plainte. Elle estime que l'idéologie salafiste est seule responsable de sa mort et que l'État l'a toujours soutenue. Ce désaccord mérite le respect : il rappelle que la responsabilité première revient aux assassins et à ceux qui les ont armés idéologiquement. Mais reconnaître des défaillances n'excuse pas les coupables ; c'est la condition pour que d'autres professeurs ne meurent pas de la même solitude.
La justice a parlé, la leçon reste à tirer
L'assassin n'a jamais été jugé ; il est mort le jour même. Mais la justice a établi la chaîne des responsabilités. En décembre 2023, six anciens collégiens ont été condamnés pour leur rôle, de 14 mois avec sursis à six mois ferme sous bracelet. En décembre 2024, en première instance, huit adultes ont été reconnus coupables, avec des peines d'un à seize ans.
Les peines après le procès en appel (mars 2026) :
- Abdelhakim Sefrioui, militant islamiste et initiateur de la campagne : 15 ans en première instance, peine confirmée en appel.
- Brahim Chnina, père de la collégienne et initiateur de la campagne : 13 ans en première instance, 10 ans en appel.
- Azim Epsirkhanov, ami de l’assassin : 16 ans en première instance, 7 ans en appel.
- Naïm Boudaoud, ami de l’assassin : 16 ans en première instance, 6 ans en appel.
La cour a confirmé l'essentiel : en ciblant le professeur, Chnina et Sefrioui ont été condamnés pour association de malfaiteurs terroriste. Pour les deux amis d'Anzorov, elle n'a pas retenu le caractère terroriste. La défense de Sefrioui a annoncé un pourvoi en cassation. L'avocate d'une partie de la famille a estimé que celle-ci avait été entendue. La plainte visant l'administration, elle, n'a pas encore abouti publiquement.
Entre-temps, un autre nom s'est ajouté. Le 13 octobre 2023, Dominique Bernard, professeur de lettres, a été tué à Arras par un ancien élève radicalisé, presque trois ans jour pour jour après Samuel Paty. Les deux hommages se confondent désormais chaque mois d'octobre, comme pour rappeler que la menace n'a pas disparu.
Ce que nous lui devons
Honorer Samuel Paty, ce n'est pas seulement déposer des fleurs devant une plaque. C'est continuer à faire ce pour quoi il est mort : enseigner la liberté d'expression, l'esprit critique, le droit au blasphème et le respect des personnes, sans trembler.
C'est aussi exiger que la République tienne sa promesse envers ceux qui la servent. Un professeur menacé doit être cru, soutenu publiquement par sa hiérarchie et protégé concrètement. Il ne doit plus jamais avoir à se justifier seul face à une meute. Tant que cette promesse ne sera pas tenue, les hommages resteront incomplets.
Samuel Paty n'a pas demandé à devenir un symbole. Il voulait seulement faire cours. Le 16 octobre, pensons à l'homme, à son fils, à ses proches, et à tous ceux qui, chaque matin, entrent dans une classe avec le même courage tranquille.
Sources
• Infos Yvelines : peines en appel, mars 2026 : https://www.infosyvelines.fr/articles/conflans-sainte-honorine-proces-samuel-paty-des-peines-reduites-en-appel-pour-trois-des-quatre-accuses
• Europe 1 : réquisitions du procès en appel : https://www.europe1.fr/police-justice/au-proces-en-appel-sur-lassassinat-de-samuel-paty-lheure-du-requisitoire-des-avocates-generales-905208
• La Libre / AFP : calendrier de l'appel et peines de première instance : https://www.lalibre.be/international/europe/2025/04/02/assassinat-de-samuel-paty-le-proces-en-appel-se-tiendra-debut-2026-BMEXCYAFHVDTNKBY7O5F6MJIMY/
• Europe 1 : la sœur de Samuel Paty demande à l'État de reconnaître sa responsabilité : https://www.europe1.fr/node/9901
• Le Courrier de l'Atlas : plainte de la famille contre l'administration : https://www.lecourrierdelatlas.com/?p=182012
• Recours administratif de la sœur de Samuel Paty, juillet 2024 : https://www.jeanmarcmorandini.com/node/577031
• Europe 1 : une mère d'élève avait pris la défense de Samuel Paty : https://www.europe1.fr/societe/je-vis-avec-cette-culpabilite-une-mere-deleve-avait-pris-la-defense-de-samuel-paty-3999779
• Lyon Capitale : le recteur de la mosquée de Lyon sur Samuel Paty : https://www.lyoncapitale.fr/actualite/samuel-paty-l-auteur-des-faits-est-un-illumine-estime-le-recteur-de-la-mosquee-de-lyon
